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«Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.»
René Char
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Mardi 19 juin 2007
"C'était la première fois qu'elle voyait un corps aussi fermé. Elle avait peur de le blesser. Chaque mouvement qu'elle lui faisait faire lui demandait un effort important, comme s'il se refusait à la suivre dans les gestes qu'elle proposait.
Le côté droit était libéré de ses frusques racornies et tannées par la crasse. Claire l'attrapa par les genoux et le fit pivoter sur les hanches. Il ressemblait à une momie comme elle en avait vu dans le Journal de psychologie de Tournier. Elle regarda ses mains, et reprit la paire de ciseaux. Le pantalon tomba à son tour. Les chaussures en dernier, se dit-elle.
L'odeur de ce corps négligé depuis trop longtemps ne l'empêchait pas de prendre soin de lui comme s'il s'agissait d'un nourrisson, avec la même délicatesse. Il lui restait les cheveux et la barbe. Elle choisit le rasoir en meilleur état et commença par soulever les mèches du front. Les poux couraient devant la lame. Contre ces vermines qui pullulaient dans les wagons à soldats, c'était le pétrole ou le rasoir. Il ne restait jamais assez de pétrole pour les cheveux, et puis ils repousseraient... Les mèches tombaient, collées de lentes, sur le papier journal qu'il faudrait brûler plus tard. Il ne resta plus qu'un corps sec, glabre et blanc couché sur le flanc sur la table carrelée. De quoi pouvait bien souffrir cet homme pour se refuser au monde avec tant de force."
Récit à deux voix, le premier roman de Virginie Ollagnier offre le portrait d'un lent retour au monde de deux êtres, un blessé inconnu et une jeune novice travaillant dans un service de psychiatrie. Pas à pas, cet inconnu partage avec le lecteur des souvenirs enfouis, tandis que Claire se découvre elle-même, explorant des chemins qu'elle n'avait encore jamais parcourus. Peu à peu, ces deux êtres qui se "refus[aient] au monde avec tant de force" font face ensemble, liés l'un à l'autre par une sourde parole et une écoute muette.
Tout au long des 280 pages que composent ce roman, nous vivons le quotidien de ces hommes et de ces femmes pour qui la Première Guerre mondiale ne s'est pas arrêtée avec la signature de l'armistice. Près de dix ans après La chambre des officiers de Marc Dugain, Toutes ces vies qu'on abandonne aborde également le thème de ces soldats à jamais meurtris mais d'une manière différente, mettant en exergue les grands débats de l'époque en dépeignant le rôle de la femme dans cette société d'après-guerre et surtout les débuts de la psychiatrie. Sans tomber dans la sensiblerie ou dans le trop-plein d'émotion, Virginie Ollagnier nous offre un premier roman qui ne se refuse pas au monde, mais s'offre à lui avec finesse, justesse et sensibilité.
"Vous vous inscrirez en médecine et vous suivrez mes cours ici, en parallèle. Il est impératif que vous soyez médecin, moi, je ne suis qu'un agrégé de philosophie qui a mal tourné."
Le côté droit était libéré de ses frusques racornies et tannées par la crasse. Claire l'attrapa par les genoux et le fit pivoter sur les hanches. Il ressemblait à une momie comme elle en avait vu dans le Journal de psychologie de Tournier. Elle regarda ses mains, et reprit la paire de ciseaux. Le pantalon tomba à son tour. Les chaussures en dernier, se dit-elle.
L'odeur de ce corps négligé depuis trop longtemps ne l'empêchait pas de prendre soin de lui comme s'il s'agissait d'un nourrisson, avec la même délicatesse. Il lui restait les cheveux et la barbe. Elle choisit le rasoir en meilleur état et commença par soulever les mèches du front. Les poux couraient devant la lame. Contre ces vermines qui pullulaient dans les wagons à soldats, c'était le pétrole ou le rasoir. Il ne restait jamais assez de pétrole pour les cheveux, et puis ils repousseraient... Les mèches tombaient, collées de lentes, sur le papier journal qu'il faudrait brûler plus tard. Il ne resta plus qu'un corps sec, glabre et blanc couché sur le flanc sur la table carrelée. De quoi pouvait bien souffrir cet homme pour se refuser au monde avec tant de force."
Récit à deux voix, le premier roman de Virginie Ollagnier offre le portrait d'un lent retour au monde de deux êtres, un blessé inconnu et une jeune novice travaillant dans un service de psychiatrie. Pas à pas, cet inconnu partage avec le lecteur des souvenirs enfouis, tandis que Claire se découvre elle-même, explorant des chemins qu'elle n'avait encore jamais parcourus. Peu à peu, ces deux êtres qui se "refus[aient] au monde avec tant de force" font face ensemble, liés l'un à l'autre par une sourde parole et une écoute muette.
Tout au long des 280 pages que composent ce roman, nous vivons le quotidien de ces hommes et de ces femmes pour qui la Première Guerre mondiale ne s'est pas arrêtée avec la signature de l'armistice. Près de dix ans après La chambre des officiers de Marc Dugain, Toutes ces vies qu'on abandonne aborde également le thème de ces soldats à jamais meurtris mais d'une manière différente, mettant en exergue les grands débats de l'époque en dépeignant le rôle de la femme dans cette société d'après-guerre et surtout les débuts de la psychiatrie. Sans tomber dans la sensiblerie ou dans le trop-plein d'émotion, Virginie Ollagnier nous offre un premier roman qui ne se refuse pas au monde, mais s'offre à lui avec finesse, justesse et sensibilité.
"Vous vous inscrirez en médecine et vous suivrez mes cours ici, en parallèle. Il est impératif que vous soyez médecin, moi, je ne suis qu'un agrégé de philosophie qui a mal tourné."
19.06.07 à 16h15 |
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